PÉRSISTANCE IMMATÉRIELLE
Texte sur l’œuvre de Ben Elliot
« Les choses de l’art commencent souvent au rebours des choses de la vie. La vie commence par une naissance, une œuvre peut commencer sous l’empire de la destruction. »1
De nos jours, la télématique, les mass media et les réseaux informatiques semblent menacer l’aspect tangible du réel. Ben Elliot est un artiste qui ne conçoit pas ses travaux d’un point de vue purement conceptuel, mais comme l’issue d’un procès psycho-physique qui soulève une dialectique constante entre présence de la matière et exploration de l’entité immatérielle. Par conséquent, des contradictions s’élèvent et une réflexion sur l’expressivité intrinsèque de la matière devient inévitable.
Les matériaux employés par l’artiste sont authentiques et artificiels. Ils n’imitent pas d’autres matériaux mais sont nouveaux, dépourvus d’histoire et de genèse. N’ayant jamais eu une forme ; toute interrogation sur la valeur symbolique ou idéologique de ceux-là serait superflue. Dans la série Foam on foam, 2014, Elliot brûle une feuille blanche de papier-mousse sur une seconde identique. La combustion se produit à travers la pluie incandescente d’une lampe à souder. C’est sous le choc de ce flot que le matériau devient matière : il conquiert son fondement, sa raison d’être. Les goûtes de feu génèrent une maculature argentée qui se répand sur la partie centrale du papier-mousse : la couleur est intrinsèque à la matière-même mais, pourtant, cette révélation chromatique camoufle la véritable intention de l’artiste. La feuille qui brûle, les trous qui apparaissent, sont les marques d’un art qui se fonde sur l’exaltation et, simultanément, sur l’avilissement de la matière, pour arriver à la disparition du support.
Ben Elliot manipule, enflamme, vivifie la matière et joue avec ses contrastes : poids et légèreté, contenant et contenu, contraction et dilatation, transparence et opacité. Dans l’œuvre Box in box, 2014, la boîte en plastique contient une autre boîte de la même dimension, mais en verre. Les qualités des deux matériaux sont ainsi mises en comparaison. Cependant, une œuvre n’est jamais composée seulement de matériaux, il y a aussi les gestes et les outils à tenir en considération car, dans ce cas là, le processus est aussi important que le résultat. Dans la série Transparent paper on transparent paper, 2014, chaque pièce est composée de deux feuilles de plexiglas (dont les dimensions varient entre 15 x 10 cm et 17 x 26 cm) où l’une a été brûlée sur l’autre. La combustion progresse du hasard à la décision créatrice, c’est l’artiste qui décide quand il faut arrêter la réaction, sans permettre au brûlage de déterminer le but esthétique. De telle manière, l’action artistique se concrétise dans une tache d’une sombre profondeur interrompue, par-ci par-là, par de petits trous. Il s’agit d’une cicatrice noire, chair-même du support, qui est victime et témoin du passage de l’artiste. C’est la preuve que quelque chose l’a précédée, mais nous ne pouvons pas revenir en arrière : l’élément originaire est présent seulement dans la mémoire de l’artiste et les blessures manifestes sont le stigmate d’une persistance immatérielle qui se révèle dans l’espace réel de l’œuvre. Spécifiquement, les déchirures renvoient à une absence, à la dissolution du support causant ainsi un déplacement : la matière physique se transfigure en matière-immatérielle, la frontière entre tangible et incorporel s’évanouit et ce qui reste est le souvenir d’un monde qui est en train de disparaître.
Malgré cela, les créatures de Ben Elliot ne sont pas sans énergie. Leur pneuma vital est le feu, l’élément destructeur par excellence, fréquemment adopté au XXème siècle par divers artistes, à savoir Marcel Duchamp, Yves Klein, Jannis Kounellis, Alberto Burri et d’autres. Dans les travaux de ces artistes, l’opération et les marques du processus de combustion sont parfaitement visibles dans l’œuvre finale. Chez Ben Elliot, au contraire, le brûlement ne sort pas du processus et les dynamiques de l’achèvement esthétique sont cachées aux yeux du spectateur. L’acte même de brûler le support est exploré en tant que médium et processus : c’est l’anéantissement de la matière à travers le questionnement de ses fondements qui intrigue cet artiste, car « la matière est une idée et les matériaux sont le corps de cette idée »2 .
Le choix de certains matériaux dépend de leurs qualités esthétiques et intrinsèques, mais aucun rapport intime vient se créer avec la matière-même. Celle-ci est seulement un moyen pour questionner une problématique plus vaste. En effet, Ben Elliot la perçoit comme le peintre traditionnel perçoit la réalité, c’est-à-dire, comme l’occasion pour concevoir son art, sauf qu’ici la circonstance est plus mystérieuse et incontrôlée.
Dans toute situation, la rencontre avec les matériaux est manœuvrée par l’inconscient. Dans Foam on foam, ainsi que Transparent paper on transparent paper, l’acte destructeur-constructeur, qui vise à un résultat esthétique précis, s’inscrit dans la tension formelle et chro-matique de la surface où, par la suite de la combustion, la couleur s’est assimilée à la matière. L’élaboration et l’intervention sur les matériaux, donc l’acte artistique, montrent cette instance inconsciente dans la métamorphose du matériau en image-matière : c’est dans cette dialectique puissante au niveau de l’inconscient et de l’instinct, entre construction (pulsion de vie) et destruction (pulsion de mort) qu’il faut regarder l’œuvre de ce jeune artiste, un travail qui se propose comme une nouvelle possibilité d’investigation du réel où l’acte de dévastation devient « création de nouveauté »3
Voyons, par exemple, les nombreuses contradictions présentées par les œuvres de la série Transparent paper on transparent paper : la tactilité de la tache noire contraste avec la légèreté du support ; la membrane invisible qui n’a pas été touchée par les flammes devient perceptible grâce à l’ombre qu’elle-même projette sur le mur. Derrière la fascination pour la délicatesse de ces créatures se cache toujours un acte de dégradation et dévastation : le ratio créateur qui décide de brûler la feuille de plexiglas pour arriver à un résultat spécifique est simultanément accompagnée par le désir de destruction, de sacrifice, nécessaire à l’apparition des formes et des couleurs emprisonnées dans la matière glacée. Le processus esthétique se révèle ainsi strictement lié au processus psychique et si le choix des matériaux dépend de plusieurs facteurs dont l’inconscient, cela veut dire que la motivation esthétique est présente depuis le début. L’authenticité du geste de l’artiste se trouve dans son idée de créer une œuvre qui met à nu cette manière de se servir de la matière : à travers son action celle-ci devient, en même temps, sujet et objet. Remarquable est l’exemple de Dropped Plexiglass, 2015. Face à cette œuvre, le spectateur est plongé dans le même silence assourdissant qu’il pourrait entendre face à une météorite encore incandescente, écrasée sur la croûte terrestre. Ici, la chaleur est congelée par la transparence de deux plaques de plexiglas et par l’image anguleuse et glaciale qu’elles constituent. Le medium, le matériau, évolue d’instrument de recherche et moyen technique à sujet-même de son enquête.
La découverte et la compréhension de l’œuvre de Ben Elliot doit être accompagnée par la lecture de ses textes. Sa production écrite est en fait antécédente à sa production artistique et, malgré que ses écrits ne soient pas forcement liés à ce qu’il fait plastiquement, le lecteur reconnaîtra aisément les racines de sa pensée :
« Annulation — décomposition — dérèglement — désagrégation — destruction - dislocation, rupture de la matière. »4
et encore :
« Présentement, la nécessité de l’illusion.
Surface — Espace
Dématérialisation - Transformation — Déformation — dissolution
Idée — viscéral — ipse — psyché
Translucide - Blanc - Placide - Neutre - Pâle — Minimum
Lumière - Son - Forme - Géométrie — Dimension »5
Ce sont des mots concrets, parfois sombres, parfois plus optimistes, disposés à la manière d’une poésie où l’affliction se tourne en éloge et l’esprit devient spectacle. Le talent de cet artiste réside dans l’équilibre, dans l’harmonie stylistique comme dans la pondération entre force créatrice et pulsus dévastateur. C’est bien dans cette sérénité formelle que Ben Elliot transforme la violence de son geste en technique de réalisation artistique et consent ainsi à la beauté esthétique de ses créations de triompher sur le cruauté de l’action humaine.
Claudia Buizza
1 Georges Didi-Hubermann, Génie du non-lieu. Air, poussière, empreinte, hantise, Les éditions de minuit, Paris, 2001, p.9
2 Ben Elliot, entretien avec Claudia Buizza, janvier 2015
3 Ben Elliot, entretien avec Claudia Buizza, janvier 2015
4 Ben Elliot, / , 2014, p.19
5 Ibid, p.14